hiver 2016

Saison 2

Collection Saison 2

Chatonsky et Sirois – Perfect Skin IV (2016) 20cm x 20cm carreaux de céramique et porcelaine

Avec Perfect Skin IVDominique Sirois et Gregory Chatonsky poursuivent une série autour du déploiement plastique du visage de Kim Kardashian, modélisé sur un paysage algorithmique. L’accumulation de peaux provenant d’une archive d’images numériques est tendue sur un terrain synthétique et accidenté. Aplatie, fixée, redécoupée, l’image est ensuite reproduite sur un ensemble de tuiles de céramique. Ces tuiles sont chacune posées sur un trépied conçu comme support pour iPad. Ensuite, une autre pièce de céramique, blanche, est déposée sur le rebord de la tuile. Elle porte l’empreinte de surfaces architecturales. Elle est texturée, fissurée. Elle tombe mollement comme un masque de silicone qu’on aurait retiré d’un visage. La pièce établit une tension entre image et support, entre la peau et le squelette. Cependant, elle décline surtout trois modes de production : l’objet trouvé comme marchandise qu’est le support pour iPad; l’objet fabriqué à l’échelle artisanale qu’est la petite céramique blanche; l’objet «prosommateur» (celui qui à la fois produit et consomme les médias) prenant la forme d’une tuile de céramique où les artistes ont détourné une méthode de fabrication commerciale généralement utilisée pour la publicité afin de produire quelque chose pour le moins inusité. À travers ces diff­érents procédés de capture (d’images, de textures, de marchandises), ce sont réellement les modes de production du corps, physique, mais aussi virtuel, qui sont mis en jeu dans la relation que celui-ci entretient avec l’image et l’objet.

Descôteaux & Gagnone – Effet de serre

Les collages préparés par Annie Descôteaux et Vincent Gagnon évoquent aussi l’arrangement des pièces d’un puzzle, dont on ne sait s’il est complété, ou si ses pièces sont encore à assembler. Pour Effet de serre, Annie Descôteaux a invité Vincent Gagnon à créer des dessins numériques de grilles. Ces dessins suggèrent ainsi un intérieur moderniste, le cube blanc comme lieu d’exposition, la salle de bain, le sauna, un espace virtuel élastique, et aussi, par le collage de plantes, sont évoqués la serre et le solarium, auquels le titre réfère. Cet espace est-il en expansion ? Se referme-t-il sur nous ? Sommes-nous dans notre tombeau, là où quelqu’un serait venu déposer des fleurs ? Ou plutôt, sommes-nous allongés dans une chaise longue, dans le luxe, le calme et la volupté ? Produits en série, ces collages délimitent clairement les tâches accomplies par les deux artistes. Ils donnent l’impression d’être assemblés à la chaîne, alors que leur délicatesse et leur apparente fragilité, de même que le caractère presque absurde de la mise en scène, viennent saper cette idée. L’espace blanc et générique devient un écrin pour les éclats de couleur pure qui fusent dans les airs ou reposent au sol. Avec précision et via un vocabulaire réduit, les éléments de collage et l’espace rectiliniéaire contribuent magniquement à créer l’illusion d’un espace plastique, albertien, tout en insistant sur sa facticité et sa planéité décorative. Qu’y-a-t-il au-delà de cette serre ?

Bauer et Knowles – Sans titre no. 1 Filtre de confidentialité en polycarbonate pour écran iPhone avec feuille de cuivre sur Mylar

Lorna Bauer et Jon Knowles donnent également à voir un montage, dans l’empilement ou la superposition cette fois. Car c’est bien le montage ou le collage qui est principalement visible ici. Alors que les surfaces transparentes, réfléchissantes, moirées ou iridescentes nous offrent les subtiles complexités d’un quasi monochrome, il demeure que c’est la mise en contact des surfaces qui garde notre attention. J’imagine le protocole déployé par les artistes, qui commence par le déballage des paquets de filtres de confidentialité pour écrans de iPhone et qui se poursuit avec l’étalage des feuilles de cuivre sur une surface de travail, avant que la pellicule protectrice ne soit enlevée des filtres de sécurité afin de révéler leur côté autocollant. Les minces couches de cuivre viennent se coller aux filtres et sont retirées en laissant une forme organique, aléatoire; la déchirure est partiellement contrôlée par les gestes des artistes, partiellement déterminée par la charge statique et par les compositions chimiques du cuivre, de la colle, de la pellicule de polycarbonate. Enfin, l’écran de polycarbonate est retourné sur un acétate translucide. La colle toujours dégagée vient sceller le tout. Ce procédé de montage ou de collage met en rapport des matériaux et des produits de consommation. Indirectement, la feuille de cuivre réfère au glanage de métaux précieux sur les objets usuels et dans les architectures pour la vente aux ferrailleurs; Indirectement, le filtre de confidentialité à facettes obscurcit l’objet.

Artiste Anonyme – Charte des droits et libertés de la personne – L’Itinéraire

Une artiste et son collaborateur ont choisi de répondre à l’invitation de Partage Montréal sous le couvert de l’anonymat. L’œuvre proposée est une variation à partir d’une série d’instructions initialement rédigées par l’artiste à l’occasion de l’exposition do it Montréal à la Galerie de l’UQAM. L’artiste a donc décidé de collaborer avec une personne s’identifiant comme étant en situation d’itinérance et de travailler avec elle à partir du texte de la Charte des droits et libertés de la personne adoptée par l’Assemblée Nationale du Québec en juin 1975. Le projet consiste à choisir un article, à le recopier à la main, puis à procéder à la mise en circulation de ce texte dans l’espace public. Un espace publicitaire dans le journal de rue bimensuel L’Itinéraire a donc été réservé à ce texte. Il paraîtra dans l’édition du 15 mars 2016. L’artiste insérera un fil à coudre dans 30 copies de cette édition du magazine, qui seront ensuite remises aux collectionneurs de Partage. En occupant un espace publicitaire, le projet court-circuite quelque peu l’objet précieux, unique ou rare, auquel on accorde une grande valeur. Le projet explore la notion de détournement, voire de vol, mené sous le couvert de l’anonymat. La quasi-totalité du budget de production de cette œuvre a été remise au magazine L’Itinéraire (qui a offert un espace publicitaire aux artistes à un taux avantageux) ainsi qu’à un refuge qu’a fréquenté le collaborateur de l’artiste.

Trépanier & Voghell – Surrélévation d’une villa controuvée, impression 3D et jet d’encre, dimensions variables

Les allers-retours entre plasticité et picturalité alimentent le travail de Trépanier-Voghell. Ici, toutefois, œuvres 2D et 3D sont délaminées et extrudées l’une de l’autre. Elles s’imbriquent l’une dans l’autre comme les pièces d’un puzzle. À travers un jeu de correspondances, comprises à la fois comme système d’échange et réseau d’associations formelles, les artistes ont réalisé des impressions 3D qui indexent l’intersection de différentes images, formes, silhouettes. Les formes plus ou moins cubiques de ces prototypes nous présentent les dépouilles de ces images premières; des espaces négatifs, intersectés. Des impressions bidimensionnelles, couchées sur papier, nous parviennent, pliées, par enveloppe et viennent remettre en contexte les prototypes 3D. S’apparentant à des plans d’architecture, ces feuilles volantes deviennent en quelque sorte des clés de lecture. Elles permettent de déchi¬rer le bloc tridimensionnel, d’en retracer le facettage. Les jeux d’associations et de correspondances à l’intérieur d’un répertoire d’images se sont faits intuitivement, et on devine aussi que le travail pourrait se poursuivre, se décliner dans une quasi-infinité de permutations, de renversements, de déclinaisons et de prospectives. La nature de ces impressions comme plan et prototype suggère la capacité opérante que pourrait avoir cette Surrélévation d’une villa controuvée à différentes échelles, dans différents lieux.

Balcaen et Ross – Gagosian Gallery / Philadephia Museum of Art, 71 x 21.5 cm

Gagosian Gallery / Philadelphia Museum of Art reprend deux photographies prises indépendamment l’une de l’autre, dans le cadre de projets individuels antérieurs. Les deux images sont caractéristiques des intérêts respectifs de Jo-Anne Balcaen et de David K. Ross pour les institutions d’art et leurs dispositifs de monstration. Outre la résonance formelle dans l’arrangement des deux photographies, le montage des deux images porte notre attention sur des éléments presque insaisissables, à la limite de la matérialité. La vapeur qui s’échappe du toit du Philadelphia Museum of Art, puis le reflet sur le plancher des rampes d’éclairages de la Gagosian Gallery, pointent en fait deux infrastructures essentielles au fonctionnement ordonné et régulier de ces institutions. Si dans le premier cas on pense au système de régulation de la température et de l’humidité dans les salles et dans les voûtes du musée, dans le second cas nous sommes plutôt amenés à considérer ce qui rend les œuvres de la galerie privée visibles et vues. Les deux exemples nous parlent d’un système de valorisation; d’un côté, à travers une logique d’accumulation et de conservation; et de l’autre, à travers une logique de visibilité et de distribution des images (l’éclairage servant entre autres à la documentation photographique des œuvres et des expositions). Les propositions sont ici parallèles, mais leur montage suggère aussi la continuité, la circularité, d’un moment à l’autre, d’un édifice à l’autre..

Partage Montréal commissaire de la collection Saison 2: Étienne Tremblay-Tardif

Étienne Tremblay-Tardif combine ses activités comme artiste en arts visuels à l’enseignement, la recherche et l’écriture, ainsi que d’occasionnels projets de commissariat. Il détient un baccalauréat en études cinématographiques et en histoire de l’art (Université de Montréal, 2006), un second baccalauréat en arts visuels (Université Concordia, 2009) ainsi qu’une maîtrise en arts visuels (Université Concordia, 2013). Le début et la fin de ses études universitaires sont marqués par deux importants mouvements étudiants (grèves de 2005 et 2012). Entre 2009 et 2014, il est actif dans le réseau des centres d’artistes autogérés notamment à travers le renouvellement d’Arprim, diffuseur des pratiques actuelles en art imprimé.

Ses travaux et recherches en cours s’intéressent aux relations texte-image, à l’architecture et au cadre bâti, au design de présentation, au déploiement de l’imprimé dans l’espace social, à la culture matérielle, à la théorie critique et aux pratiques installatives en arts visuels. Au fil des dernières années, il a présenté les projets Matrice Signalétique pour la réfection de l’échangeur Turcot (Biennale de Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, 2014), Société-écran/out of business (Occurrence, 2014), Fonction publique (AXENÉO7, 2013), Bookworms (Arprim, 2012) et Hôpital-Maxime-le-Jaune (Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, 2012).

Collection Saison 2: énoncé de commissariat

29 novembre 2015

C’est avec beaucoup de bonheur que j’ai reçu l’invitation de Partage Montréal à agir comme commissaire pour la collection Saison 2.

Étant surtout actif comme artiste mais portant aussi régulièrement d’autres chapeaux, cette invitation m’a amené à réfléchir sur le découpage habituel des rôles (commissaire, artiste, auteur, travailleur culturel, etc.) dans les circuits de l’art. Je prends ainsi le pari de bousculer les règles établies et de doubler le nombre d’artistes invités pour la Saison 2. Bien que la formule qui voit la production de 6 œuvres (chacune éditée à 30 exemplaires) demeure, c’est bien 12 individus qui mettront en œuvre cette production matérielle et intellectuelle. Plusieurs scénarios de mise en commun se dessinent. Une première moitié des invités opèrent déjà comme duos bien qu’ils maintiennent toutefois des pratiques individuelles parallèles. La seconde moitié des invités sont appelés à eux même solliciter un complice de leur choix pour l’occasion. Certains des tandems ainsi réunis formeront des couples d’amis, d’amoureux, ou appartiendront simplement à des sphères communes. En tous les cas, une négociation des rôles et des protocoles s’avèrera nécessaire. Ces rôles et protocoles pourront varier grandement pour chaque tandem.

À ce titre, mon attention se portera particulièrement sur des artistes que j’ai pu côtoyer à l’intérieur de contextes multiples (emplois, milieux de l’art, milieux académiques) ou sur des artistes cherchant volontairement à affirmer leurs statuts multiples (artistes, auteurs, travailleurs culturels, intellectuels organiques). Tous sont considérés ici comme producteurs. « […] production today comes out of relationships that transfer modalitites of form and concept into action. While some artists intend fabrication as an extension of their studio practices, availing themselves of the ressources and tools of industrial production […], the traffic of information narrows the gap between individual and collective production. Collaboration brings the figure of the artist to the center of a web of relations, all generating concentric circles of production. In particular instances, production as a social and epistemological experience can overwhelm the content of the work and ultimately itself become the meaning . » D’ailleurs, au-delà de la curiosité intellectuelle et du plaisir de la rencontre, quel effet ces articulations plus ou moins impromptues des subjectivités individuelles ont sur le statut ou la valeur des œuvres? La double signature nuit-elle au concept, justement, de signature ou de griffe? La coproduction n’entraîne-t-elle pas au contraire une valeur ajoutée? La valeur accolée à l’œuvre peut-elle être cumulative ou doit-elle nécessairement fonctionner selon une logique réductionniste et rarescente. « All art now is conceptual, defined by its stance in relation to other art and its place in the market . » Une seconde question vient complexifier cette relation. Une production inédite ou parallèle bénéficie-t-elle du même crédit accordé à sa rareté, ou fait-elle plutôt figure de parent pauvre d’une production centrale, canonique?

Les 12 producteurs invités à cette édition de Partage Montréal réfléchissent et réagissent aux enjeux évoqués ci-haut; directement ou indirectement; à travers un thème ou un motif ou encore à travers leurs façons d’organiser la production entre eux.
« …think about blogs, how each one is actually trying to describe reality.”
“They are?”
“In theory.”
“Okay.”
“But when you look at blogs, where you’re most likely to find the real info is in the links. It’s contextual, and not only who the blog’s linked to, but who’s linked to the blog.” »
Ainsi, une attention particulière est également accordée à la sélection de producteurs intéressés par l’étude, la mise à jour ou la construction de structures et d’infrastructures; qu’elles soient plus généralement sociales, politiques, idéologiques, psychologiques, techniques ou spécifiquement liées au monde de l’art. Les travaux produits seront visuellement ou conceptuellement denses; je vous promets beaucoup à voir et à discuter pour la Saison 2 de Partage Montréal.

Énoncé de commissariat collection Saison 2 : mise à jour

4 février 2015

La sélection des six paires d’artistes de la collection Saison 2 est maintenant complétée et le travail bien entamé. Les œuvres seront remises aux abonnés dans moins de deux mois.
Le dernier ajout aux six paires de collaborateurs est un duo anonyme. Celui-ci prépare une calligraphie reproduisant un article de la Charte des droits et libertés de la personne. Ce texte manuscrit sera mis en circulation dans la sphère publique, notamment en occupant un espace publicitaire dans un magazine québécois. Une série en édition limitée de 30 magazines sera remise aux abonnés de Partage Montréal.
Lorna Bauer et Jon Knowles posent un autre regard sur les protocoles de production et de circulation en travaillant quant à eux sur des paires : images divisées, dépareillées, variées, récurrentes.
Dominique Sirois et Gregory Chatonsky créent des céramiques dont l’enveloppe présente un relief topographique produit à partir du visage de Kim Kardashian.
La paire Trépanier – Voghell insiste aussi sur l’objet sculptural dans sa relation à la surface et à l’enveloppe par l’entremise de la dépouille, de la retaille et de l’espace négatif.
Annie Descôteaux et Vincent Gagnon se partagent les rôles. À partir d’impressions sur papier d’images numériques créées par Vincent Gagnon, Annie Descôteaux réalise une série de collages.
Jo-Anne Balcaen et David K. Ross mettent en scène leur intérêt commun pour les lieux d’exposition et le monde de l’art par le truchement du diptyque.
Même si tout n’est pas encore joué et que les œuvres finies sont encore à venir, je suis reconnaissant de la générosité des propositions et admiratif devant l’éventail des idées, techniques et ressources déployées par les douze artistes de la collection Saison 2 de Partage Montréal.
Ai-je besoin de vous dire que j’ai hâte de recevoir mon panier d’œuvres ?
Étienne Tremblay- Tardif

Rencontrez les artistes de la Saison 2


Artiste anonyme

Jon Knowles et Lorna Bauer


Dominique Sirois et Grégory Chatonsky


Anne-Marie Trépanier et Mégane Voghell


Annie Descôteaux et Vincent Gagnon


Jo-Anne Balcaen et David K. Ross